Insuffler le changement, une seconde à la fois
- Nadine Duguay-Lemay

- 5 nov. 2023
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 janv.
Il y a quelques jours, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec mon ami Charles Gervais, autour d’un café, pour échanger sur ce qui était nouveau dans nos vies. Étant tous les deux animés par des valeurs profondément ancrées dans l’humanité et la justice sociale — et partageant une vision du monde similaire — nos conversations nous amènent inévitablement à aborder des enjeux sociétaux complexes.
Au cœur de notre discussion se trouvaient la gestion du changement et la pensée visionnaire. Selon Charles, le changement s’opère au compte-gouttes… voire, une seconde à la fois. Cette perspective m’a profondément interpellée et a nourri ma réflexion au cours des jours suivants. Je dois même dire qu’elle m’a réénergisée et m’a aidée à me réconcilier avec ce sentiment d’impuissance que je ressens parfois — et que plusieurs ressentent — lorsque je regarde ce qui se passe dans ma communauté, ma province, mon pays et dans le monde.
Ressentez-vous, vous aussi, cette impression d’impuissance? Ce découragement, cette "écœurantite", ce désengagement — volontaire ou non — parce que suivre les multiples conflits mondiaux, les enjeux socioéconomiques, en plus de tous les défis personnels et professionnels du quotidien, devient parfois trop lourd?
Je vous propose que l’on prenne un moment ensemble pour faire un pas en arrière, afin de mieux comprendre cet état d’être — possiblement collectif — avant de revenir à la notion de changement.
Quand le monde devient lourd
Commençons par reconnaître que, au cours des trois dernières années, nous avons vécu une série d’événements qui ont profondément bouleversé notre sentiment de sécurité, notre santé physique, mentale, émotionnelle et spirituelle, ainsi que notre bien-être, tant individuel que collectif. Ces événements ont également mis à l’épreuve — voire fragilisé — la cohésion sociale de nos communautés (Institut national de santé publique du Québec, 2020).
Pensons à la pandémie de COVID-19, au meurtre de George Floyd (qui n’était malheureusement pas un cas isolé de violence policière envers des personnes racialisées — mais ce sera une réflexion pour un autre jour), aux feux de forêt dans plusieurs régions du monde, aux ouragans, aux conflits armés comme ceux entre la Russie et l’Ukraine, puis entre Israël et la Palestine, à la montée de la haine et de la mésinformation, à l’infodémie, ainsi qu’aux tueries de masse dans certaines communautés — pour n’en nommer que quelques-uns.
Parallèlement, nous assistons à des avancées technologiques à la fois grandioses et prometteuses, mais aussi perturbatrices et inquiétantes (allô l’intelligence artificielle, les réseaux 5G et les engins spatiaux qui gravitent autour de la Terre). Nous observons des bouleversements dans toutes les sphères de la société, dont les effets se font sentir à plusieurs niveaux — et pour longtemps.
Un traumatisme collectif encore présent
Je ne suis pas sociologue, mais il est facile de trouver de nombreux travaux d’experts qui qualifient la pandémie de COVID-19 de traumatisme collectif (American Psychological Association, 2023; Loma Linda University Health, 2021), ou qui documentent les symptômes post-traumatiques observés (Sun & Zhou, 2023).
Il demeure toutefois évident que les individus et les communautés — particulièrement celles marginalisées et racialisées — n’ont pas vécu ces événements de la même façon. Malgré notre capacité remarquable, comme êtres humains, à traverser l’adversité et à faire preuve de résilience, il est possible que nous soyons aujourd’hui un peu essoufflés. Beaucoup s’est produit en peu de temps, et la cadence des changements et des crises ne semble pas vouloir ralentir.
Entre désir de changement et fatigue
Pour revenir au changement, je dirais que je suis comme bien des gens : à la fois routinière et adepte du changement. J’aime rêver de transformations, mais je ne trouve pas toujours facile d’ajuster mes comportements et mes attitudes pour les voir se concrétiser (par exemple, me concentrer sur mes études plutôt que d’écrire ce texte…).
À cela s’ajoute le fait de subir des changements imposés par des événements perturbateurs, ainsi que le découragement ressenti lorsque je me suis heurtée à des systèmes rigides ou lorsque j’avais l’impression que les avancées se faisaient à pas de tortue. Tout cela a contribué à un certain épuisement. Je ne vous cacherai pas que je me suis parfois sentie dépassée, voire un peu perdue.
Insuffler le changement, même quand on est fatigué.e
Il existe une différence importante entre subir un changement et participer activement à un changement que l’on souhaite voir émerger — un changement porté par un projet rassembleur, ou encore ancré dans le principe du par et pour, où les personnes directement concernées sont au cœur de la prise de décision.
Changer des systèmes profondément ancrés dans des modèles désuets, inadéquats et inéquitables — souvent gérés par des personnes qui ne renouvellent ni leurs connaissances ni leurs perspectives — est un travail de longue haleine. Nous sommes dans un marathon, pas un sprint. Et oui, cela peut être décourageant.
C’est pourquoi les propos de Charles m’ont tant marquée. J’avais oublié qu’il est possible d’insuffler le changement en microbouchées — une seconde à la fois — chacun.e à notre façon.
Les petits gestes qui comptent
Depuis cette discussion, je me concentre davantage sur les actions concrètes que je peux poser au quotidien, celles qui me font du bien et qui sont alignées avec mes valeurs : aider une personne, faire preuve de franchise et de transparence, soutenir bénévolement ou financièrement des causes qui me tiennent à cœur, transmettre mes connaissances, partager mon expérience.
Il est important de ne pas tomber dans le piège de croire que l’on ne peut insuffler le changement qu’en faisant partie d’un grand système ou d’une « machine ».
Quand une vision suffit
Plusieurs projets que j’ai initiés ou co-construits avec les personnes concernées sont nés d’une vision claire — et de très peu de ressources au départ.
Pensons notamment au réseau pour jeunes entrepreneurs et professionnels (MYPIE), au réseau pour femmes en affaires et professionnelles de Miramichi (Women of Miramichi Empowerment Network), lancé en 2008-2009, ou encore au club Rotary Resurgo, devenu aujourd’hui un club passeport pour toute la région atlantique. Ces initiatives ont émergé presque de rien, sinon d’une vision rassembleuse répondant à un besoin réel dans la communauté.
Lire les signaux du changement
Le changement peut s’opérer lentement, mais il finit par s’opérer. S’il y a bien une constante dans la vie, c’est celle-là. Parfois, on a l’impression de régresser — mais tout est question de point de vue.
En innovation, on parle de signaux faibles (weak signals) : ces premiers indicateurs annonçant un changement ou une tendance émergente qui gagnera éventuellement en traction. Ce fut le cas avec l’arrivée d’Internet, des téléphones intelligents et, plus récemment, de l’intelligence artificielle. Le futuriste Mikko Dufva souligne que « cela peut prendre entre cinq et dix ans avant qu’un signal faible devienne un véritable phénomène » (Räty, 2020).
Une seconde à la fois
Je conclurai en rappelant que certains changements systémiques prennent du temps — parfois des décennies, voire des générations — tandis que d’autres surviennent et bouleversent tout en un clin d’œil, comme les crises sanitaires, les actes de violence de masse ou les catastrophes climatiques.
Peu importe le type de changement que vous souhaitez voir émerger, je vous invite à garder en tête cette phrase partagée par mon ami Charles : le changement s’opère une seconde à la fois. L’important est d’y croire et de passer à l’action, quelle qu’elle soit.
Lorsque l’ampleur des défis ou des obstacles vous découragera, revenez aux petits gestes posés. Décortiquez le temps en secondes… et vous réaliserez tout ce que vous avez déjà accompli pour insuffler le changement, en si peu de temps.
Bonne continuité — et merci pour votre engagement, votre travail et vos efforts.

Bibliographie
American Psychological Association. (2023). Stress in America™ 2023: A nation grappling with psychological impacts of collective trauma. Résultats du sondage Stress in America™ 2023. Site web de l’American Psychological Association.
Institut national de santé publique du Québec. (2020). COVID-19 : La résilience et la cohésion sociale des communautés pour favoriser la santé mentale et le bien-être. Gouvernement du Québec. Site web de l’INSPQ.
Räty, P. (2020). Weak signals bring messages from the future. Aalto University Magazine, no 27, octobre 2020.
Ringer, J. (2021). Understanding the long-term collective trauma from COVID-19. Loma Linda University Health – News.
Sun, R., & Zhou, X. (2023). Differences in posttraumatic stress disorder networks between young adults and adolescents during the COVID-19 pandemic. Psychological Trauma: Theory, Research, Practice, and Policy, 15(Suppl. 1), S29–S36.






Superbe texte! Ta seconde, c’est ton message qui infuse le changement chère Nadine! Bravo! 👏👏👏
Bravo Nadine pour ce texte inspirant pour lequel tu as tout le mérite. Merci de nous partager tes réflexions sur le leadership, l’engagement communautaire et les valeurs éthiques essentielles au développement d’une communauté responsable.