Faire face à la honte
- Nadine Duguay-Lemay

- 13 mars 2021
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 janv.
Note de l’autrice : ce texte est écrit avec la permission de ma mère.
Depuis quelques mois, je remarque que plus on redouble d’efforts dans notre activisme ou au sein de nos organisations, plus on se retrouve dans l’œil du public — et, par conséquent, plus vulnérables à toutes sortes d’attaques personnelles. C’est comme si nous devenions une proie plus facile, et qu’il devenait soudainement acceptable de nous contacter n’importe quand, n’importe comment, y compris par l’entremise de notre employeur.
Des choses qu’on nous a reprochées dans le passé refont surface — parfois des années plus tard — parce que quelqu’un saisit enfin l’occasion de nous trouver et de nous les dire. Il semble même permis, aujourd’hui, de recevoir des messages privés sur les réseaux sociaux (de personnes qui ne font pourtant pas partie de notre cercle) remplis de propos méchants, alors même que l’on anime une activité ou que l’on est en représentation publique.
J’essaie de composer avec ces situations, et je vous avoue que ce n’est pas simple. Elles me font vivre une foule d’émotions : de l’angoisse, des remises en question, un profond inconfort. Je me débats constamment avec ce réflexe humain bien connu — fight, flight ou freeze — car lorsqu’on est touché émotionnellement, l’instinct premier est de se protéger.
J’apprends, en ce moment, à faire face à la honte. Comme tout le monde, j’ai un passé : des passages dont je suis fière, et d’autres beaucoup moins. Ce passé fait pourtant partie intégrante de la personne que je suis aujourd’hui. Je suis donc en processus de lutter contre mes instincts, afin de continuer à grandir au cœur de la tourmente que je traverse depuis quelque temps.
Comme je suis loin d’être la première personne à vivre cela — et certainement pas la dernière — j’ai choisi de partager ce texte. Pour témoigner. Pour normaliser. Et surtout, pour encourager d’autres personnes à développer leur résilience face à la honte, qu’elles soient dans l’œil du public… ou non.
La honte chez les survivant·e·s de violence
Les survivantes et survivants de violence et d’abus connaissent trop bien la honte — et la culpabilité qui l’accompagne. Les prédateur·rice·s sont d’habiles manipulateur·rice·s. Ils savent comment ébranler leurs victimes sur tous les plans : mental, émotionnel, physique et financier. Très tôt, ils déplacent la honte vers la victime, alors qu’en réalité, elle devrait les suivre eux pour leurs gestes immondes.
Si, comme moi, vous êtes survivant·e de violence sexuelle, psychologique ou financière, la honte vous a probablement accompagnée longtemps. Elle devient alors un puissant déclencheur lors d’événements ou de situations déplaisantes à l’âge adulte. Et si vous avez grandi auprès d’un parent ayant lui-même vécu de la violence — quelle qu’en soit la forme — vous avez peut-être aussi hérité d’une partie de cette honte, bien malgré lui.
Est-il étonnant, dès lors, que cette sensation nous fasse paniquer, vouloir disparaître, nous cacher sous une roche… ou sous les couvertures du lit, dès que nous sommes attaqué·e·s?
Une honte transmise, souvent sans mots
Ma mère a vécu de la violence conjugale — mentale, sexuelle, physique et financière — pendant plus de quinze ans avec mon père biologique. Je savais que la situation était difficile, même si je n’en ai pas de souvenirs clairs. Ce n’est que récemment que j’ai compris à quel point c’était pire. Ayant elle-même subi des agressions sexuelles durant son enfance, ma mère avait normalisé la violence très tôt.
Enfant, je ne comprenais pas cette honte qui semblait l’accompagner en permanence. Aujourd’hui, des souvenirs remontent. Je me rappelle à quel point elle se préoccupait du regard de mes ami·e·s lorsqu’ils venaient chez nous. Elle comparait sans cesse notre maison à la leur. À force de l’entendre, j’ai fini par ne plus vouloir inviter personne… et par ressentir, moi aussi, de la honte — une honte qui n’existait pourtant pas au départ.
Mon père biologique, alcoolique et bootlegger bien connu, a aussi été une source de honte pour moi. Enfant, je ne savais pas mettre de mots sur ce malaise profond ressenti lorsque je voyais des hommes ivres et des bouteilles partout. Je sais aujourd’hui que c’était de la honte.
Très jeune, j’ai aussi ressenti le regard et le questionnement des autres. Certaines mères me demandaient pourquoi ma mère était divorcée, puis remariée. D’autres me disaient : « Tu es la fille à X, toi, hein? » Et les réactions non verbales qui suivaient parlaient d’elles-mêmes. Je ne comprenais pas tout, mais je ressentais vivement le jugement.
Pour survivre, je me suis tournée vers les sports, les activités parascolaires et l’engagement communautaire. Je suis devenue une surperformante, cherchant à compenser ce que je percevais comme de grandes failles.
Développer sa résilience face à la honte
La honte, ça se ressent dans le corps. Certains la sentent dans la gorge ou le visage, comme une chaleur brûlante. D’autres dans le ventre. Pour ma part, elle se loge surtout dans la poitrine et l’abdomen, avec cette sensation que le sang se fige. Par moments, je n’entends presque plus ce que les gens me disent.
Si je décris ces sensations, c’est parce qu’on n’apprend pas, collectivement, à reconnaître la honte — encore moins à l’affronter. Bien souvent, on nous enseigne plutôt à la refouler, à l’enfouir, à nous taire. Or, le silence amplifie la honte et l’ancre profondément en nous, comme un parasite.
J’ai appris que l’un des meilleurs antidotes à la honte est le partage, accompagné de compassion. Mettre des mots. Être entendu·e. Ce n’est pas facile, mais c’est libérateur.
Changer le regard sur son propre passé
Récemment, ma coach m’a guidée à travers un exercice marquant, lié à un événement de mon passé encore chargé émotionnellement. Nous avons donné un nom neutre à l’incident et l’avons placé au centre d’un espace symbolique. Autour, j’explorais différentes postures possibles : je me pardonne, je me protège, je m’en fous.
La posture je m’en fous était pratiquement impossible à incarner. Je me pardonne était encore plus difficile. Les voix intérieures — j’aurais dû, j’aurais pu — criaient fort. Alors, ma coach m’a invitée à faire autre chose : laisser la Nadine d’aujourd’hui rencontrer la Nadine du passé… et lui offrir sa compassion.
Je me suis imaginée marcher avec elle, sa tête sur mon épaule, pleurant en silence, pendant que je l’entourais d’un bras. Cette image m’accompagne encore. Je sais que nous aurons besoin de plusieurs marches ensemble. Je ne peux pas changer le passé, mais je peux changer le regard que je pose sur lui — et alléger le fardeau émotionnel qui y est attaché.
Refuser le silence
En ce moment, je travaille activement à développer ma résilience face à la honte. J’ouvre ici une parenthèse importante : plus tôt cette semaine, mon mari et moi avons accepté de devenir ambassadeurs de la Course des femmes 2021 du Centre de ressources et de crises familiales Beauséjour, et de partager publiquement mon vécu lors du lancement.
Je ne saurais décrire les pensées qui m’habitaient assise dans la salle, ni à quel point j’ai failli perdre pied au podium. Le lendemain, je me sentais exposée, vulnérable — surtout en voyant les articles paraître. Une partie de moi est fière d’avoir posé ce geste, pour toutes les victimes d’abus, sous toutes leurs formes. Mais je serais malhonnête si je ne reconnaissais pas qu’un soupçon de regret m’a aussi traversée.
Comme quoi on avance… on recule parfois… puis on avance encore.
Aujourd’hui, le silence me pue au nez. Je ne suis plus capable de rester dans le statu quo. Et c’est précisément cette incapacité à me taire qui fait que, malgré l’inconfort et les émotions, je vais continuer à avancer, à parler, à partager.







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