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La peur du jugement : une réalité épuisante

  • Photo du rédacteur: Nadine Duguay-Lemay
    Nadine Duguay-Lemay
  • 8 juin 2019
  • 5 min de lecture

Je réfléchis beaucoup, ces temps-ci, à la façon dont les êtres humains craignent le jugement — qu’il provienne de leur voix intérieure ou du regard des autres. Par l’observation et par l’expérience vécue, il m’apparaît de plus en plus clairement que cette peur nous habite presque tous, dans nos vies personnelles, professionnelles et communautaires. Nous craignons d’être jugés, tout comme nous sommes souvent prompts à nous juger nous-mêmes — et à juger les autres.


Chez certains, cette peur demeure enfouie, discrète. Chez d’autres, elle est omniprésente, s’invitant dans les interactions du quotidien. Peu importe la forme qu’elle prend, les comportements qui en découlent se ressemblent étonnamment. Avec le temps, ces constats ont fait naître en moi le besoin d’écrire sur le jugement — non pas pour apporter des réponses, mais pour ouvrir un dialogue. C’est un sujet inconfortable, souvent évité, et pourtant capable de causer des dommages profonds, parfois en silence.


Une conversation sur des estrades glacées

L’élément déclencheur de cette réflexion est survenu lors d’un moment en apparence banal. J’étais assise sur des estrades, aux côtés de deux autres mères, à regarder nos enfants participer à des essais de soccer. Nous ne nous connaissions pas vraiment, mais l’inconfort partagé a cette capacité particulière de faire tomber les barrières. (Il y a quelque chose dans la pluie froide, la boue et la quasi-perte de ses chaussures qui accélère les liens humains.)


Au fil de la conversation, devenue plus personnelle avec le temps, nous avons réalisé qu’à la racine de plusieurs de nos défis se trouvait une peur commune : celle d’être jugées — façonnée par des expériences passées avec les autres, et amplifiée par la sévérité que nous avons envers nous-mêmes. Une bonne partie de cette heure a été consacrée à partager des vécus liés au jugement : comment il se manifeste, comment il s’installe, et à quel point il peut être épuisant.


Pour certaines, la peur du jugement s’est traduite par une tendance à en faire toujours plus, à être constamment au service des autres. Résultat : un épuisement mental et physique. Le simple fait d’écrire ces mots est fatiguant — et pourtant, la réalité qu’ils décrivent est tristement familière.


Le jugement, visible et invisible

Plus tard ce jour-là, mon conjoint m’a partagé une vidéo intitulée A Message from Women Everywhere (à noter : certains propos peuvent choquer). Bien que la vidéo aborde des enjeux propres aux femmes, son message de fond faisait écho, de façon presque troublante, à la conversation que je venais d’avoir. Elle m’a amenée à réfléchir à la facilité avec laquelle on pourrait créer des récits semblables autour du jugement lié à l’identité, aux rôles ou, plus largement, aux expériences de vie.


Ce soir-là, une question plus profonde s’est imposée à moi : et si le cœur du problème n’était pas seulement le jugement que nous craignons chez les autres, mais celui que nous portons en nous? Lorsque notre voix intérieure est dure et inflexible, il devient encore plus difficile de composer avec le jugement extérieur. Dans certains cas, ce qui ressemble à du jugement envers autrui pourrait en réalité être le reflet d’une autocritique incessante, bien ancrée sous la surface.


Il y a aussi la question de l’interprétation. Une question qui semble intrusive ou maladroite pour une personne peut paraître tout à fait appropriée pour une autre. De l’extérieur, nous pouvons placer quelqu’un sur un piédestal à partir d’observations limitées, sans avoir conscience des comportements ou des luttes cachées. La vérité est à la fois simple et humiliante : nous avons rarement le portrait complet. Sans avoir marché dans les souliers de l’autre — ou sans avoir réellement écouté son histoire — il nous est impossible de saisir toute la complexité de sa réalité.


Même les interactions qui paraissent anodines ont leur importance. Une demande qui semble mineure pour l’un peut être accablante pour quelqu’un d’autre déjà à bout de souffle. Nous ne savons jamais pleinement quels obstacles les autres affrontent, quelles expériences ils portent en eux, ni quelles batailles silencieuses ils livrent.


Vivre dans une culture de performance

En tant qu’êtres humains vivant dans cette société, nous sommes particulièrement vulnérables au jugement. Certains affirment que nous évoluons dans une culture de performance, où la valeur est mesurée à l’aune des résultats et des apparences. D’autres cherchent des milieux où l’équilibre semble plus accessible, où la vie peut se déployer avec moins de pression. Peut-être que ces deux réalités coexistent.


Par curiosité, j’ai commencé à demander à des collègues s’ils craignaient le jugement. Leurs réponses variaient grandement. Je les comprenais — parce que moi aussi, il m’arrive de craindre le jugement. Écrire ces lignes est, en soi, une façon d’entrer dans l’arène. La vulnérabilité a ce pouvoir-là.


Au fil des ans, j’ai reçu des commentaires sur mes écrits qui pouvaient aisément être perçus comme du jugement. Une question revient d’ailleurs plus souvent qu’on ne le pense : N’as-tu pas peur des répercussions en partageant des réflexions aussi personnelles? Je reconnais que, dans certaines cultures, la vulnérabilité et la transparence ne sont pas valorisées, et que cette crainte peut être enracinée dans des conséquences bien réelles. Comprendre le contexte aide — mais n’élimine pas la tension.


Apprendre à adoucir la voix intérieure

Grâce au coaching et à un travail de réflexion personnelle, j’ai appris à mieux comprendre mes peurs intérieures et le rôle qu’elles jouent dans ma vie. Plutôt que de les rejeter ou de les considérer comme des faiblesses, j’ai appris à les écouter — à me demander ce qu’elles cherchent à protéger ou à révéler.


Pour moi, le jugement est intimement lié à l’autocritique. Je suis souvent ma juge la plus sévère, un trait qui peut être à la fois une force et un fardeau. Lorsque mon dialogue intérieur devient dur, je cesse d’écouter véritablement — les autres, mais aussi moi-même. J’ai compris que l’écoute active demande du soin : parfois, il faut prendre du recul, répondre à ses propres besoins, puis revenir à la conversation avec une présence renouvelée.


Avec le temps, j’ai aussi appris à contrebalancer ma voix jugeante par une voix plus compatissante. Cette voix n’excuse ni les maladresses ni les erreurs — elle invite à la responsabilité. Si je regrette mes paroles, je m’excuse. Si je regrette un comportement, je cherche à en comprendre l’origine, à en tirer des leçons et à réparer. Cette posture m’a permis de passer de l’autojugement à l’action, et de la honte à la croissance.


Je partage cela non pas comme une recette, mais comme une offrande — un chemin qui m’a aidée à adoucir mon propre jugement, et qui pourrait, peut-être, trouver écho chez d’autres.


Une invitation

Peut-être que l’invitation est plus simple qu’elle n’y paraît.


Faire une pause avant de juger — soi-même ou les autres. Reconnaître que chaque personne que nous croisons porte une histoire que nous ne voyons pas, façonnée par des expériences qui laissent des traces durables, souvent silencieuses. Se rappeler que le jugement en dit souvent plus sur nos propres peurs que sur la personne devant nous.


Apprendre à observer d’où viennent nos jugements — quelle voix ils reprennent, ce qu’ils cherchent à protéger — peut en atténuer l’emprise. Non pas pour excuser le tort ou fuir la responsabilité, mais pour répondre avec plus de clarté et d’intention.


Et peut-être que l’acte le plus radical, dans tout cela, est la douceur envers soi-même.


Car lorsque nous apprenons à nous rencontrer avec compassion, nous créons les conditions pour l’offrir à l’extérieur. Dans cet espace — moins rigide, moins performatif, plus humain — quelque chose se transforme. L’écoute s’approfondit. La compréhension grandit. Et le jugement, sans disparaître complètement, perd peu à peu son pouvoir de nous définir.



Plusieurs mains humaines étroitement entrelacées, formant une structure compacte et sculpturale.
Le jugement resserre souvent son emprise de l’intérieur.


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